De l’optimisme paradoxal chez les francophones minoritaires

Fait surprenant : alors que les statistiques tendent à démontrer que l’avenir du français est à risque dans les communautés francophones minoritaires du Canada, ces dernières se montrent généralement optimistes quant aux possibilités d’avenir du français. Le rapport de l’Enquête sur la vitalité des minorités de langue officielle dévoile ce fait des plus paradoxal : alors que l’usage du français est en déclin à l’extérieur du Québec, on constate pourtant « que plus d’un adulte de langue française sur quatre (26 %) considère que la présence du français s’est accrue au cours des dix dernières années, comparativement à un adulte sur cinq (20 %) qui considère que cette présence a diminué »1. Dans une enquête réalisée par Anne Gilbert et Marie Lefebvre, c’était même 60% des répondants qui considéraient « que la francophonie s’est améliorée depuis les dix dernières années et que sa progression se poursuivra dans la prochaine décennie »2.

Cette perception déformée, fardée de l’état du français étonne plus encore lorsqu’on la compare à celle de la minorité anglo-québécoise. Si cette dernière se porte sensiblement mieux que les minorités francophones hors Québec, elle se montre généralement plus pessimiste quant à l’état et à l’évolution de sa langue : « 35 % […] déclarent que la présence de l’anglais y a diminué, comparativement à 20 % des adultes de langue française relativement au français »3. Doit-on comprendre que plus l’avenir est compromis en milieu minoritaire, plus on est optimiste? L’indice de continuité linguistique (ICL) pour l’ensemble de la francophonie canadienne hors Québec étant de 0,62 (Statistique Canada, 2006), ne devrait-on pas plutôt s’inquiéter de l’évolution de la situation du français? L’individu francophone ou bilingue parviendrait curieusement à conjuguer un optimisme quant à l’état et à l’avenir du français à la réalité linguistique du quotidien, pourtant toute autre : c’est bien « malgré une utilisation du français restreinte et un engagement envers le français discret [que] les francophones conservent une grande confiance quant aux possibilités futures de la francophonie »4.

Conversation on Art

Conversation on Art, Benjamin Rodger, Ruban adhésif, acrylique sur toile et sur tissus, Villa Arson, Nice (France), 2007.

L’envers de l’optimisme

On pourrait voir quelques effets bénéfiques à cet optimisme : sans doute est-il nécessaire que les communautés se dotent de représentations positives d’elles-même pour subsister. Qui voudrait, après-tout, s’identifier à une communauté qui se représenterait en déclin, en annonçant en quelque sorte sa propre fin? La représentation d’une francophonie dynamique motiverait les gens à s’identifier aux communautés minoritaires. Néanmoins, cet optimisme nous inquiète par ce qu’il occulte de la réalité francophone minoritaire. Le danger est en effet qu’il ne conduise à un aveuglement qui porterait alors à conséquence. On peut effectivement penser qu’un tel optimisme pourrait être lié, chez l’individu, à une « inconscience des conséquences collectives de ses actions individuelles au plan linguistique »5 : en ce sens, l’optimisme, au plan collectif, semble aller de pair avec une certaine négligence du fait français. Dans le même sens, une thèse de doctorat sur les discours identitaires des Franco-Ontariens à Sudbury soutient que « plus on s’engage en faveur du maintien du français, plus on devient lucide et pessimiste quant à son avenir en situation minoritaire, et, à l’inverse, plus on est assimilé, plus on demeure optimiste quant à une perspective du maintien du français »6.

Bref, l’optimisme de la francophonie minoritaire surprend, en montrant un décalage entre les représentations que les communautés se font d’elles-même et la réalité démolinguistique qu’elles connaissent. L’image d’une francophonie minoritaire vivante et dynamique, qui se renforce au fil du temps, a certains effets positifs mais inquiète toutefois par l’occultation du fait français auquel elle peut mener. Nous n’accusons pas ici les individus francophones : peut-on, après tout, s’attendre des gens qu’ils aient tous une conscience claire de l’état et de l’évolution linguistique de leur communauté? Toutefois, l’optimisme est autrement plus surprenant et plus inquiétant lorsqu’on le retrouve, non pas dans les représentations populaires, mais dans le discours des intellectuels.

Lectures assimilationniste et vitaliste de la francophonie

Les intellectuels s’intéressant aux francophonies minoritaires n’ont pas le choix de prendre acte des données empiriques et ne peuvent donc pas croire naïvement que le français va bon train et que son avenir est assuré.

Il semble que, devant la réalité un peu sombre de leur objet d’études, les intellectuels réagissent de deux principales manières. Notons qu’il s’agit de deux tendances types dans la recherche : les chercheurs ne peuvent être « rangés » tout simplement dans l’une ou l’autre « catégorie », leurs travaux pouvant participer parfois d’une tendance, parfois de l’autre. Nous parlerons néanmoins des « assimilationnistes » et des « vitalistes » comme de deux types de chercheur.

La perspective assimilationniste s’appuie principalement sur des données quantitatives, notamment le rapport entre la population dont le français est la langue d’usage (soit la langue la plus souvent parlée à la maison) et la population de langue maternelle française (la première langue apprise et encore comprise). C’est cette comparaison qui permet d’établir que le bilan de l’assimilation serait de 38% pour l’ensemble de la francophonie canadienne hors Québec (Statistique Canada, 2006). En analysant l’évolution des données sur le long terme, les « assimilationnistes » tendent à voir, dans la francophonie canadienne, un processus lent et continu vers la perte de la langue et de la culture françaises. Si cette évolution n’est pas inéluctable, ils soutiennent toutefois qu’elle est une tendance forte qui se dessine au-delà des volontés individuelles. Ainsi, leurs intérêts de recherche se portent, bien souvent, sur les conditions structurelles menant à l’assimilation et, inversement, sur les conditions nécessaires pour que se reproduise la communauté – pensons notamment au rôle des institutions telles la famille et l’école.

8La perspective vitaliste est née en réponse à l’assimilationnisme, comme une critique de celle-ci. Le vitalisme soutient que les indices statistiques sur lesquels s’appuie la thèse assimilationniste ne reflètent pas l’ensemble de la réalité, notamment puisqu’ils ne tiennent pas suffisamment compte de la situation linguistique fort complexe des minorités francophones, qui s’identifient de plus en plus comme « bilingues ». La réalité linguistique qui s’esquisse autour de l’identité bilingue ne serait pas nécessairement une transition vers l’anglais et ne poserait pas nécessairement un risque pour la collectivité. Par exemple, l’indice d’assimilation, en comptabilisant plusieurs bilingues comme des pertes pour la communauté, négligerait une partie de la réalité linguistique en milieu minoritaire, soit la possibilité pour un individu de composer avec la langue et la culture majoritaire sans predre pour autant ses habiletés linguistiques dans sa langue maternelle et les références culturelles qui les accompagnent. Par conséquent, les vitalistes critiquent la thèse d’une assimilation à l’oeuvre dans la francophonie minoritaire d’être simpliste : par leur regard porté sur les tendances globales à l’oeuvre dans la collectivité, les assimilationnistes ne verraient pas qu’une autre réalité se dessine. Son jugement inquiet serait empreint de la nostalgie d’une certaine perte engendrée par la chute des effectifs démographiques; les vitalistes préférerait, bien souvent, se tourner vers ce qui pourrait se recomposer.

Si l’ambition des deux perspectives est purement scientifique, les assimilationnistes sont parfois caricaturés comme étant inquiets et pessimistes alors que les vitalistes seraient davantage optimistes quant à l’avenir qui se dessine pour la francophonie minoritaire. Dans le débat sur l’identité bilingue (voir article de Serge Miville), par exemple, les assimilationnistes rappellent que l’anglais et le français sont rarement à équivalence, l’anglais jouissant d’une force que lui assure le contexte majoritaire. Sans être alarmistes, mais en adoptant une posture de prudence, ils préviennent que cette identité, selon les tendances, semble être plutôt une étape vers l’anglicisation qu’une nouvelle identité viable, comme l’affirment parfois les vitalistes. Ce « pessimisme » n’est-il pas également le reflet d’une certaine prudence? Plutôt que de s’attarder à ce qui pourrait ou semble se recomposer (perspective utopiste), n’est-on pas mieux de tenter d’éclairer le présent à l’aide de la connaissance que l’on a effectivement accumulé au fil des ans, autrement dit, en ne mettant pas l’héritage de la tradition au rancart (perspective sociale-historique)? Leur posture critique face aux « bricolages identitaires » tient bien plutôt à l’importance qu’ils accordent aux conditions sociales et institutionnelles de la reproduction de la communauté, en s’inspirant de ce qui semble avoir fonctionné dans le passé pour permettre à la collectivité de se maintenir.

Or, c’est aujourd’hui le vitalisme qui tient le haut du pavé. Cette perspective optimiste occulterait, c’est notre thèse, une certaine réalité du fait minoritaire, soit la difficulté pour des communautés d’assurer leur pérennité et la nécessité, par conséquent, de penser les conditions de leur reproduction. À cela, le vitalisme réplique parfois que les appartenances collectives sont appellées, de toute façon, à disparaître à l’heure de la mondialisation – mais n’est-ce pas là accorder une trop grande foi en la capacité de l’individu de vivre sans ancrage dans une communauté? Or, cet argument se fonde sur une très grande foi en l’avenir, en laissant entendre qu’une autre réalité se dessine effectivement et que les francophones n’auraient pas à y perdre – or, qui peut prédire l’avenir? Ne vaut-il pas mieux, plutôt que de se faire utopiste, adopter une posture de prudence?

Le vitalisme témoignerait, en quelque sorte, d’un optimisme paradoxal semblable à celui que l’on retrouve chez les communautés elles-même. Serait-ce attribuable à une proximité trop grande avec l’objet d’études, qui conduirait le chercheur à accorder une vérité trop grande à l’optimisme des communanutés qu’il étudie? Quoi qu’il en soit, il importe de se questionner sur cette tendance risquée dans la recherche sur la francophonie, d’autant plus que le vocable développé par le vitalisme est aujourd’hui de plus en plus usité dans les principales instances gouvernementales s’intéressant aux francophonies minoritaires.

Personne ne veut passer pour le pessimiste, pour l’oiseau de malheur – mais les sciences sociales n’ont-elles pas justement le rôle d’éclairer les communautés sur les enjeux sociaux auxquels elles sont confrontées? Et si elles doivent, pour ce faire, parler d’une tendance qui a de quoi inquiéter (l’assimilation possible) et rechercher, non sans difficulté, des moyens de la renverser, leur « pessimisme » n’est-il pas alors fondé? Cela me semble un engagement plus certain pour assurer la pérennité des minorités francophones.

1 Enquête réalisée par Statistique Canada en 2006, http://www.statcan.gc.ca/pub/91-548-x/91-548-x2007001-fra.pdf, p. 19.

2 Anne Gilbert et Marie Lefebvre, « Un espace sous tension : nouvel enjeu de la vitalité communautaire de la francophonie canadienne », dans Joseph Yvon Thériault, Anne Gilbert et Linda Cardinal (dirs.), L’espace francophone en milieu minoritaire. Nouveaux enjeux, nouvelles mobilisations, Québec, Fides, 2008, p.49.

3 Rapport de l’Enquête de Statistique Canada, op.cit., p. 72.

4 Gilbert et Lefebvre, op. cit., p. 49.

5 Idem.

6 Claudine Moïse, 1995, cité dans Gilbert et Lefebvre, Idem.

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