La charpente de papier : l’édification nationale et la francophonie canadienne

La Révolution tranquille, qui bat son plein au Québec dans les années soixante, engendre de véritables transformations structurelles au Canada français. Avec l’avènement de l’État providence, la structure et le tissu sociaux changent partout au pays (voir l’article de Chouinard). Deux processus d’édification nationale (« nation-building »1) s’engagent alors au Canada. Avec le nationalisme au Québec qui s’actualise autour de la souveraineté, le gouvernement fédéral se doit de réagir pour maintenir l’unité du pays alors en crise et au point de rupture2. La francophonie hors Québec est prise entre l’arbre et l’écorce. Les deux principales politiques qui découlent de cette crise sont la loi sur les langues officielles (1969) et la loi sur le multiculturalisme (1971), chacune protégée par la Constitution du Canada depuis 1982. Nous verrons, dans cet article, les effets profonds qu’ont eu ces deux politiques, maintenant porte-étendards du Canada, pour la francophonie canadienne dans son ensemble.

Au Canada anglais, cette crise porte à réflexion. Il faut deux choses : se distinguer de la « machine culturelle » étasunienne et rallier les Canadiens français (jusqu’alors marginalisés) afin d’assurer l’unité nationale. Face à ce nouveau contexte, le premier ministre de l’époque, Lester B. Pearson, met de l’avant la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, mieux connue sous le nom de Commission Laurendeau-Dunton (1963-1971). Cette commission a le mandat d’enquêter, de faire rapport et de recommander des mesures au gouvernement fédéral

pour que la Confédération canadienne se développe d’après le principe de l’égalité entre les deux peuples qui l’ont fondée, compte tenu de l’apport des autres groupes ethniques à l’enrichissement culturel du Canada, ainsi que les mesures à prendre pour sauvegarder cet apport.3

Bien qu’il soit question de peuples fondateurs, le rapport final écartera cette thèse et le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau engagera le Canada dans une autre voie.

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Thaliegnon, Lavage de cerveau, Sculptures créées dans un but performatif, Acier, sacs de plastique à l’intérieur desquels se trouvent des grelots. Avril 2007

Oui au bilinguisme, mais non à deux cultures

La commission Laurendeau-Dunton publie son rapport préliminaire en 1965, auquel s’ajoute un rapport final en six volumes, dont le dernier est publié en 1970. Le gouvernement Trudeau ne tarde pas à agir, et fait voter en 1969 la loi sur les langues officielles, faisant du français et de l’anglais les deux seules langues officielles au gouvernement fédéral, ouvrant la voie aux francophones à la haute fonction publique et à de nouveaux moyens de revendiquer pleinement leur place au pays. Deux ans plus tard, le gouvernement présente la loi sur le multiculturalisme. Pourquoi pas une loi sur le biculturalisme? L’idéologie trudeauiste (voir l’article de Dorais) ne permet pas de hisser deux cultures (canadienne-française et anglo-canadienne) au statut de cultures nationales. Le rapport final de la Commission rejettera la thèse des deux peuples fondateurs :

[d]evrions-nous comprendre que deux races, ou deux peuples seront favorisés au détriment des autres groupes ethniques? Certains l’ont cru, et ils se sont élevés contre le privilège de naissance qui serait ainsi accordé aux deux « peuples fondateurs » [...]. Il y aurait alors, d’une part, une sorte d’aristocratie héréditaire constituée par « deux peuples fondateurs », dont l’héritage se transmettrait de père en fils, et d’autre part, une piétaille de groupes ethniques à jamais écartés des centres d’influences.4

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C’est donc « une conception libérale de la citoyenneté » qu’adopte le gouvernement Trudeau5. L’individualisme trudeauiste rompt les liens entre l’État et la culture et limite l’identité canadienne à la reconnaissance de la diversité culturelle et au partage de deux langues communes. Cette redéfinition de l’identité canadienne sépare ainsi la société, le politique, la culture et la langue. Pour s’intégrer à la société canadienne, il s’agit de connaître l’une des deux langues officielles; la culture commune s’acquiert par la suite, au gré des rencontres fortuites, tandis que les cultures majoritaires, pour leurs parts, deviennent de jure des cultures parmi les autres dans la mosaïque canadienne6. La « nationalité » rime pour ses détracteurs avec ethnicité, ces derniers craignant qu’elle n’impose ou ne contraigne la liberté et l’épanouissement de la « personne ». Ce faisant, la culture de l’un des peuples fondateurs, même en contexte d’extrême précarité, persiste à être comprise comme l’attribut linguistique et culturel d’individus (et non de la collectivité), et ne peut à ce titre faire l’objet de revendications et de mesures collectives pour la protéger : impossible pour une institution francophone d’avoir les moyens légaux lui permettant de corriger l’état précaire de ses communautés. Autrement dit, à défaut d’un poids démographique donnant accès naturellement aux outils collectifs du majoritaire (le Parlement), les francophones en situation minoritaire, sans statut politique distinct (peuple fondateur), ne peuvent, par exemple, adopter des mesures globales pour contrer leur assimilation collective. Aucune mesure particulière ne peut être prise afin de défendre politiquement et globalement le fait francophone à l’extérieure que celles développées par le gouvernement fédéral. Bref, les francophones ne peuvent assumer leur propre gouvernance, car elle leur est refusée.

Le cheval de Troie

Malgré cette nouvelle donne, les francophonies minoritaires peuvent profiterde nouveaux moyens. Après tout, la loi sur les langues officielles reconnaît implicitement quelque chose des deux cultures fondatrices au Canada. Comment faire, alors, pour promouvoir une culture circonscrite à ses éléments linguistiques et artistiques, sans pour autant permettre qu’une institution ne parle politiquement en son nom?

Une autre initiative fédérale voit le jour à la fin des années soixante pour venir en aide aux minorités linguistiques. Le Secrétariat d’État, chargé du dossier du multiculturalisme et du bilinguisme, dénoue les cordons de la bourse pour démontrer aux Québécois qu’il est bel et bien possible de vivre et de s’épanouir en français à travers le Canada et prend ainsi la relève du réseau d’appui canadien-français nouvellement éclaté7. Voilà qu’il investit massivement, à coup de millions, pour la « vitalité communautaire8 ». Les organismes jeunesse, les associations provinciales et les associations culturelles obtiennent des subventions fédérales pour faire de l’animation culturelle auprès de leur communauté, pour mettre en place, par exemple, des festivals culturels et pour encourager la création artistique.

L’attribution des subventions culturelles engendre toutefois une dynamique bien particulière des rapports entre associations francophones. On assiste à un combat entre organismes minoritaires pour l’obtention des ressources financières9. Le cas entre Direction-Jeunesse et la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (1977-2002) est particulièrement intéressant : le Secrétariat d’État a souvent fait pression sur les deux organismes pour qu’ils fusionnent, acceptant difficilement l’existence de deux organismes jeunesse en Ontario français10. Pourquoi deux joueurs? L’appel à la rationalisation bureaucratique fait croître un esprit de concurrence entre organismes. La méfiance et le conflit qui s’engagent entre organismes réduisent les occasions d’actions conjointes.. Certes, les subventions incitent la multiplication d’organismes francophones, mais le climat qui leur est soudainement imposé en est un de concurrence. Force est de constater qu’il s’opère un fossé difficilement surmontable entre communautés et associations francophones depuis cette ère de subventions.

Qu’en est-il des relations entre les francophones minoritaires et le Québec? Une autre dichotomie s’impose. En effet, les ambitions québécoises visant à rapatrier de plus en plus de compétences jusqu’alors aux mains du gouvernement central, en matière de langue et de culture par exemple, sont incompatibles avec les besoins d’un gouvernement central fort pour servir les minorités francophones hors Québec (centralisation contre décentralisation). Les minorités doivent être protégées, c’est le mandat du fédéral, tandis que la protection du Québec, elle, ne s’assure qu’avec l’accroissement de ses compétences provinciales. Dans un contexte de fédéralisme symétrique (égalité provinciale) et de multiculturalisme, ces revendications sont mutuellement incompatibles. Mises dos à dos, les communautés francophones au Québec et hors Québec semblent participer d’un jeu à somme nulle : les mesures quant à la langue et à la culture sont soit bonnes pour les Québécois, soit pour les francophones hors Québec. En définitive, dans le cadre actuel, difficile d’engager un dialogue avec le Québec; les francophones sont tous amenés, malgré eux, à travailler les uns contre les autres.

Conclusion

Il existait une autre voie possible que le gouvernement fédéral a refusé de prendre après le dépôt du rapport final de la commission sur le bilinguisme et le biculturalisme en 1970, car il entend la « nationalité » dans des termes ethniques et non en termes de structures sociétales. Le biculturalisme est donc écarté au profit d’une identité nationale construite autour du concept du multiculturalisme officiel. S’ensuivent au Canada français des effets non attendus. Nous observions une certaine rupture avec l’histoire et la mémoire canadienne-française, affirmant souvent qu’elle est incompatible avec une société moderne et pluraliste. De plus, il semble difficile de renouer les relations minorités-Québec en raison de la dichotomie qui se dessine entre eux et en raison des défis profondément structurels qui empêchent leur dialogue et leur action commune.

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Du côté plus pratique, s’engage dans une certaine mesure une désaffection entre les communautés et leurs organismes représentatifs, ainsi qu’une véritable bataille pour les subventions entre les organismes, nuisant à un certain égard à la capacité des minorités dans chaque province à travailler de concert. À quand des institutions proprement nationales pour les Canadiens français, celles-ci répondant à leurs besoins et gérées à leurs fins?

1 Nous pouvons constater ce processus dans le temps à travers le monde par les institutions de promotion de langue et de culture (notamment l’école) dans Benedict Anderson parlerait de processus de nation-building par le biais de la culture, voir Benedict Anderson, Imagined communities: Reflections on the Origins and Spread of Nationalism, London, New York, Verso, 1991 [1983, 1991], 224 p.

2 Les événements sont nombreux : campagne de « Maîtres chez nous » au gouvernement Lesage ou création du Ralliement national, du Rassemblement pour l’indépendance nationale, du Mouvement souveraineté-association de René Lévesque et sa fusion pour devenir le Parti québécois en 1968, émeutes de la Saint-Jean Baptiste en 1968 et et la Crise d’octobre 1970, à titre d’exemples.

3 Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme tirée de Michel Bock, Comment un peuple oublie son nom : la crise identitaire franco-ontarienne et la presse française de Sudbury (1960-1975), Sudbury, Prise de parole / Institut franco-ontarien, 2001, p. 47.

4 Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, cité d’ibid.

5 François Houle, « Citoyenneté, espace public et multiculturalisme : la politique canadienne de multiculturalisme », Sociologie et sociétés, vol. XXXI, n˚ 2 (automne 1999), p. 101.

6 Nous comprenons néanmoins que la culture de masse, ici anglo-canadienne, s’impose de facto.

7 Marcel Martel, « Les politiques gouvernementales fédérale et québécoise à l’égard des minorités francophones du Canada, 1960-1980 », Francophonies d’Amériques, n˚ 9 (1999), p. 199-208.

8 Voir la définition de Giles, Bourhis et Taylor (1977) selon laquelle cette vitalité, pour les minorités tout de moins, demande une certaine capacité de survivance, d’épanouissement et d’autonomie en rapport aux autres groupes. Cité de Anne Gilbert et Marie Lefebvre, « Un espace sous tension : nouvel enjeu de la vitalité communautaire de la francophonie canadienne », Joseph Yvon Thériault, Anne Gilbert et Linda Cardinal (dir.), L’espace francophone en milieu minoritaire au Canada. Nouveaux enjeux, nouvelles mobilisations, Montréal, Fides, 2008, p. 29-30.

9 Dans d’autres cas, c’est la rupture entre l’organisme et la communauté qui s’opère, le leadership devant rendre des comptes non pas à la population, mais bien aux fonctionnaires fédéraux. Voir Daniel Savas, « L’impact des politiques d’aide du Secrétariat d’État sur l’évolution financière de la Fédération des Franco-Colombiens », dans Monique Bournot-Trites (dir.), Les outils de la francophonie, Saint-Boniface, Centre d’études franco-canadiennes de l’Ouest, 1988, p. 11-54.

10 À paraître en mai 2010 : Serge Miville, « Deux capitaines d’un même navire : Direction-Jeunesse et la Fédération des élèves du secondaire franco-ontarien (1970-2002) » dans Amélie Bourbeau (dir.), Société historique du Nouvel-Ontario. Document historiques n° 101, Sudbury, Société historique du Nouvel-Ontario, 2010.

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